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lundi 12 décembre 2011

ROMAN OPALKA (1931 / 2011) . Premier artiste "ZEITISTE"

Après Bartleby, le scrivener de Melville qui , après avoir passé ses jours et nuits à "pisser de la copie" notariale, a préféré ne pas ...

Après Robert Walser, le logographe qui, comme la seiche de Henri Michaux, a rempli son territoire de crayon de ses écritures minuscules, passant du blanc vers le noir avant d'écrire son dernier message dans un lit de neige où il mourut, le jour de Noël 1956...

Voici Roman Opalka , qui va passer du noir au blanc, vers la neige de l'infini . Enregistreur du temps qui passe...sur sa toile,enregistreur des traces du vieillissement sur ses autoportraits photographiques et enregistreur de sa voix ,sur ses bandes magnétiques ; cette voix prononçant en polonais les nombres qui le séparent de l'infini .






               Né en France de parents polonais en 1931, artiste plasticien et graveur, Roman Opalka a un jour une révélation et va illustrer à sa manière l'ouvrage de Georges Perec , d'origine polonaise comme lui, "La vie, mode d'emploi", romanS; En 1965, il attend sa femme dans un café de Varsovie. Comme elle tarde à venir, pour "tuer le temps", Opalka décide d'écrire sur un bout de papier les nombres de 1 à son arrivée.
"Quand j'ai posé le chiffre 1, c'était le big bang. "

              Il se lance alors "dans une promenade méditative sur l'œuvre et sur le temps", sur l'œuvre du temps sur son corps.Il a trouvé un mode d'emploi de sa vie : pictural, photographique et phonographique.

1 / Peindre :
                     De 1965 à 2011, date de sa mort, pendant 46 ans, il va peindre une série intitulée "Détails". A raison de 5 toiles par an, au total 233 toiles, il va peindre sur une infinité finie de toiles, la suite des nombres croissants de 1 jusqu'à l'infini, à la cadence de 380 nombres par jour de travail. Le dernier nombre écrit ou peint sur sa toile sera 5.569.249. moins l'infini . Au début de son entreprise, le fond de son tableau, de sa table d'écriture était noir. Au fur et à mesure , à chaque nouvelle toile, il rajoute 1% de blanc supplémentaire à son fond, pour aller vers le blanc absolu. Sur la fin il peindra quasiment blanc sur blanc, et ses nombres ne seront plus que filigranes.On retrouve là le SFUMATO , technique de peinture empruntée à Léonard de Vinci: peindre sans lignes (cent lignes ?!) ni contours," à la façon de la fumée ou au-delà du plan focal".
Une  manière nouvelle, mais ô combien plus longue et lente, d'aller vers le carré blanc des peintures monochromes de Malévitch.

2 / Se photographier :



                                    Après chaque séance de travail,devant le tableau auquel il tourne le dos, il se prend en photo noir et blanc, en plan serré sur le visage , avec le même cadrage .Les cheveux peu à peu deviennent aussi blancs que la chemise blanche, les rides se forment, le vieillissement devient visible et sensible.




3 / S'enregistrer :
                            Au fur et à mesure qu'il progresse dans sa toile et qu'il peint les chiffres, un grand magnétophone à bandes enregistre sa voix qui égrène les nombres en langue polonaise.

                                                                   Premier portrait 1965

                                                                   Dernier portrait : 2011.
            
Après le big bang de 1965 et du premier nombre qui le séparait de l'infini, "il fallait construire l'univers au jour le jour. Cependant, mon œuvre est parfaitement finie, puisque une seule toile les contient toutes."
"Quand je peins, je ne pense pas aux nombres, comme un marcheur ne pense pas à ses pas. Je peins la durée."


Voilà donc toute une vie dans une galerie, dans un grand couloir lumineux.
.   .une sorte de LABYRINTHE rectiligne dont on peut suivre le fil et les traces. Un chemin nous rappelant HEIDEGGER, et "Être et Temps". Le SEIN UND ZEIT ;
Roman OPALKA se voyait comme "le premier artiste Zeitiste "
           
                            Pour boucler la boucle, revenons à Perec avec Percival  Bartlebooth, personnage principal de "La vie, mode d'emploi", un mélange de Perceval de Chrétien de Troyes, de Bartleby de Melville et de Barnaabooth de Valéry Larbaud ; Comme Bartlebooth, Roman OPALKA, est un personnage Perecquien et donc Oulipien. De même que Bartlebooth avait demandé à un ami artiste de peindre une aquarelle dans chaque port célèbre du monde entier, de même que ces aquarelles étaient par la suite transformées en puzzle avant d'être détruites sur les lieux mêmes où elles avaient été réalisées, de même Opalka se lance  dans un pari aussi fou que de vouloir planifier sa vie et son œuvre dans cette numération vers l'infini .Le roman de Perec s'achève à l'heure exacte du décès de Percival Bartlebooth devant un puzzle inachevé où il manque une pièce en forme de W . La Série Détail de Opalka s'achève avec la mort de son créateur  Le dernier nombre écrit ou peint sur sa toile sera 5.569.249. moins l'infini.

http://www.youtube.com/watch?v=p5I0rDF_xpQ

3 commentaires:

  1. Magnifique !
    Mais l'infini, c'est aussi ...
    le prix des toiles !

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  2. Moins un, mais qui fait de ce plus que peintre partie du nombre dont la pratique de l'œuvre est une philosophie de vie.
    Presque anonyme : Choupie

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