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mardi 17 février 2015

En panne de lumière...





En panne de lumière
je dois attendre le jour
pour écrire la nuit



J'écris un vers
suspendu à la ligne
un rêve dans un fruit



Je ferme mon livre
le nuage s'ouvre
quelques gouttes de rêve



blancheur de la page
pas l'ombre 
d'une patte de mouche



Pleine est la mer
les étoiles y dorment
et combien de rêves ?



Le trou noir avale tout
même l'eau 
et le ciel



Mes pensées reviennent toujours
même vagues
la mer aussi revient voir le quai






vendredi 24 octobre 2014

AU BORD DE NULLE PART . Danièle Duteil

Voici un beau recueil de Haiku que vient de publier Danièle Duteil . Elle m'a demandé d'en écrire la préface.


Préface

 Dans ces haïkus, cherchez l'auteur.

Voilà le jeu que je vous propose pendant et après votre lecture de ce recueil de Danièle Duteil. Le jeu du peu de JE, en quelque sorte . Les occurrences de la première personne sont en effet très rares, comme chez les grands haïjins japonais . On la croit absente, puisqu'elle se dit « au bord de nulle part » ; en réalité elle est partout ...elle est au monde, elle lui appartient. Le monde ne lui appartient pas mais elle vous le propose, le tend vers vous comme une offrande, dans l'espace minime des 3 vers. La vraie poésie ne consiste pas à se regarder dans un miroir mais à le diriger vers le ciel, la terre, la mer pour y accueillir un temps tout ce qui y passe, définitivement provisoire, provisoirement définitif. Le miroir taoïste ne garde rien, si ce n'est quelques reflets au-delà du tain. Des reflets du monde plutôt qu'une réflexion sur le monde .Ici aucun narcissisme, aucune pose pour s'admirer ou se plaindre. Bien sûr l'émotion est présente devant la beauté de la nature ou la fuite du temps, mais c'est à vous lecteur, de la deviner … à la vue d'une « vieille qui tire un chien impotent » , un « sans-abri sous ses cartons ». Il s'agit de suggérer plutôt que d'imposer des idées ou des concepts. Le haïku n'a nul besoin d'une béquille philosophique. Bashô conseillait d'échapper aux lieux communs quand il notait :  « Qu'il est digne d'admiration celui qui, devant l'éclair, ne pense pas :  « que la vie est brève ! » Pas d'affect non plus. Quand elle se promène sur les bords de la ria d'Etel, elle ne se laisse pas aller au Romantisme de pacotille devant une Bretagne « néo-chateaubrianesque »(sic ) Excusez ce néologisme un peu fabriqué mais qui convient assez à ce que je veux dénoncer : il ya du style néo-breton dans une soi-disant architecture mais aussi dans certains écrits pseudo-régionalistes.
Pas de concept, pas d'affect mais seulement ce que Gilles Deleuze nomme des« percepts ». Voilà ce qui pourrait constituer une bonne définition du haïku. Ce que Danièle Duteil accueille provisoirement dans son miroir, ce sont uniquement des perceptions. Elle nous convie à une promenade des 5 sens, de « la première aube » au « dernier matin ». Elle est de passage dans « l'entre-deux »,  « au bord de nulle part » entre jour et nuit, entre deux saisons, entre deux vagues comme les bernaches, dans cet ukyo Yé, ce monde qui flotte des estampes japonaises.Elle n'est déjà plus ici, elle est encore là-bas. Elle propose à son lecteur de marcher sur ses brisées, de retenir les traces, de retrouver « les pleins et les déliés du passé, de « glisser dans ses souvenirs » comme les premiers flocons sur les souvenirs d'autres souvenirs ». A la manière de Sei Shonagon et de ses listes , Danièle Duteil note dans ses carnets ses choses vues. Et quand la promeneuse rentre chez elle, elle dépose sur la table des brassées de fleurs sauvages. Comme un enfant qui vide ses poches, elle déroule sur le papier-makimono son « inventaire » du monde (ne parle-t-on pas d 'inventeur pour désigner celui qui a découvert un trésor?) : des mots en forme de « coquillages à roudoudous » ou de bois flottés, des morceaux d'algues , lignes écrites sur l'estran par les laisses de mer . Parfois hélas, ce sont des seringues échappées de quelque container ou des déchets recrachés par la mer qui régurgite ce dont elle ne veut pas se nourrir. D'autres fois encore, comme un chasseur rentrant bredouille, elle note sur son calepin « Rien aujourd'hui ».(Comme Louis XVI qui dans son journal note «Aujourd'hui  RIEN » à la date du 14 juillet 1789 !). Le Rien , c'est déjà beaucoup , c'est le vent et la mer, agitateurs de pensées, de flocons et de parfums .

A la dernière page du « dernier matin », à force de chercher l'auteur, vous vous serez découvert lecteur, et comme « la mer du dernier matin, vous vous retirerez en silence ». Le jeu en valait bien la chandelle. Lire un recueil de haïkus de Danièle Duteil, c'est comme recevoir des embruns.


Jacques Poullaouec


SENTIERS DE CURIOSITÉ 2014

Retour à mon blog que j'ai trop longtemps délaissé pour aller sur Facebook.

L'exposition de land art "Sentiers de Curiosité " de Séné (Morbihan) s'est tenue du 20 septembre au 20 octobre 2014. En qualité de Commissaire d'exposition , j'ai écrit pour le catalogue 2 textes que vous trouverez ici après quelques photographies.( Vous rectifierez vous-mêmes les dates. )





Sur les Sentiers de Curiosité, j'ai vu...

j'ai vu … des adultes redevenir des enfants
 j'ai vu des enfants sérieux comme des adultes« pour du rire »
j'ai vu un moustique tout enflé qui voulait boire toute la mer
j'ai vu des bestioles en bois qui prenaient un bain de pieds sur l'estran
j'ai vu un chêne grimper dans une barque , glaner ses petits qui rêvaient et mettre le cap vers les îles
j'ai vu des couleurs volées à la nuit par un pinceau de lumière
j'ai vu une dame aux cheveux de feu qui donnait du fil à retordre à un pêcheur.
j'ai vu des anneaux de seigneur apprivoiser mes rêves pour les endormir dans leurs nids
j'ai vu des troncs se tricoter des manches de couleurs pour l'hiver et nous attendre pour la veillée dans l'espace sacré.
J'ai vu un menhir en bois ouvrir sa porte pour abriter des succulentes
J'ai vu des arbres tendre leurs bras blancs vers les nuages pour les inviter à venir gratter la terre brune
j'ai vu Jonas qui dormait dans sa baleine parfumée au fenouil
j'ai vu dans les creux du sentier de curieuses maisons de korrigans qui attendaient la nuit pour faire la fête avec les lucioles.
j'ai voulu attendre la Reverdie dans le cœur de l'arbre sec et dans ses branches mortes qui servaient de reposoir aux oiseaux
j'ai attendu , j'ai attendu mais je n'ai rien vu dans les sentiers de curiosité
je n'ai pas vu tout ce que vous verrez dans les sentiers de curiosité et que vous pourrez raconter aux autres curieux du sentier

Jacques Poullaouec








SYMBIOSE

Il arrive que l’œuvre d’Art quitte le musée et les galeries.
Il arrive que l’œuvre d’ Art abandonne le tableau, la toile, le papier
Il arrive que l’œuvre d’Art change de cadre et s’installe dans la nature, qui devient alors à la fois son cadre, son décor, mais surtout son sujet et sa matière. Ce changement de cadre est aussi un changement de mesure et de perspective. Il s’agit pour l’artiste d’arpenter le monde, de se mesurer à lui, non pas de l’affronter mais de se mettre à la mesure de la nature. Son ATELIER devient la RÉALITÉ, ces deux mots sont bien des anagrammes.
En naissant nous avons été mis au monde; c’est à nous d’aller vers lui. L’artiste, mais aussi le spectateur et d’une manière générale, le simple promeneur vont à la rencontre d’un ART IN SITU qui est un art de voir, de sentir, de toucher, de goûter, d’écouter la nature. Le monde est ouvert, on y vient sans son JE, on prépare le vide en soi pour s’emplir du réel. Il faut être poreux, être pour la libre circulation du souffle, des vents, être avec les lumières, les couleurs et les sons. Cette manière d’être au monde, de devenir paysage, est une nouvelle naissance, une co-naissance dans un atelier à ciel ouvert. Le LAND ART est l’enfance de l’Art et l’Art des enfants qui savent jouer dans et avec la nature. Un caillou, une feuille, l’eau, le ciel, un peu de vent et c’est le théâtre du monde qui s’anime. L’herbe réussit bien à sortir des murs; le moindre terrain vague devient une aire de jeux; les vents ne trompent pas; combien de pulsations dans les herbes échevelées?
L’Art prend la clé des champs pour ouvrir le champ des possibles et ré-enchanter le monde. On peut occuper les sols, sans avoir un plan d’occupation. C’est à l’homme de se laisser occuper par le lieu où il se trouve, de s’en imprégner, de se mettre in situ, c’est à dire en situation, en relation directe avec le site. L’Art traditionnel consiste à faire passer l’œil du spectateur d’un espace à un autre, le Land Art, lui, brouille les repères et fait du spectateur un acteur dans son espace. Dans ce musée à ciel ouvert, on peut se déplacer, modifier son angle de vision, jouer avec la lumière et accepter qu’une saute de vent perturbe cet espace. Il faut accepter l’éphémère, l’effacement du temps qui va peu à peu modifier l’œuvre présentée. Tout est définitivement provisoire et provisoirement définitif.
Échange, porosité, être avec, à la fois dans l’infime et l’infini. Il s’agit ici d’être en symbiose avec la nature. Trop longtemps l’ art traditionnel s’est isolé de la vie, car il a essayé de la capturer . Peu à peu l’art muséal s’est détaché du monde et n’a pas toujours réussi à attirer le public, mais aujourd’hui. certains artistes, veulent revenir à la source de tout art et adapter leur respiration et leurs gestes au rythme de la vie et des éléments.
Jacques Poullaouec.
 puce

ARTISTES 2014 

  • Mireille Belle :  » Lobophyllia curiosa « 
  • Philippe Bréchet :  » Peindre avec la lumière « 
  • Marielle Genest :  » Coques « 
  • Gaël Gicquiaud et william Moreau :  » Receptacle «  
  • Sandrine Lanoë :  » Mariage du ciel et de la terre « 
  • Michel Leclercq  :  » Bestioles « 
  • Fréderic Ollereau :  » Sédimentations « 
  • Irène  Le Goaster :  » L’ Âme des arbres « 
  • Régis Poisson :    » Côtes et côte « 
  • Sophie Prestigiacomo :  » Tentation marine « 
puce

lundi 7 avril 2014

POURQUOI ECRIVEZ-VOUS ?

Si je le savais, je n'écrirais pas.










"A la vieille question stérile : "pourquoi écrivez-vous ?" le Kafka de Marthe Robert substitue une question neuve : "Comment écrire ?"
et ce Comment épuise le Pourquoi : tout à coup l'impasse s'ouvre, une vérité apparaît. Cette vérité , cette réponse de Kafka ( à tous ceux qui veulent écrire), c'est celle-ci :

         "L'être de la littérature n'est rien d'autre que sa technique."

Roland Barthes / Essais critiques 1960.


Breyten Breytenbach :

"J'écris : et l'écriture est un sens , une décodification possible de l'environnement , une symbiose avec ce qui est autre, un arrangement à l'amiable avec la matière.
C'est une cavale : la voie vers le labyrinthe, le labyrinthe-même, la description du labyrinthe et par-là le fil qui nullifie le labyrinthe. On écrit pour se mettre en mesure d'inventer un JE capable d'être la transaction de survie et de multiplication des paroles ; pour façonner une vérité; pour ériger des châteaux de sable contre le déferlant silence de la mer; pour trouver le coquillage de l'amnésie.
Enceint d'encre comme la mer, j'écris parce que l'écriture est un jeu futile et primitif."


Yusuf Idris, écrivain égyptien :

"J'écris parce que je vis et je continue de à écrire parce que je veux vivre mieux."

Charles Bukowski :

"Si je savais pourquoi j'écris, je n'en serais sûrement plus capable."


Julien Gracq :




" On écrit parce qu'on a déjà écrit - bien avant même son premier livre et dès l'enfance- des "rédactions", puis des "dissertations" (ni le peintre ni le musicien ne connaissent ce rail posé pour nous, et emprunté de bonne heure).

Milan Kundera :

"Ne serait-ce qu'une ridicule illusion, on est persuadé d'écrire parce qu'on a à dire ce que personne n'a dit...Ecrire , c'est donc le plaisir de contredire, le bonheur d'être seul contre tous, la joie de provoquer ses ennemis et d'irriter ses amis."

Patrick Modiano :

"C'est comme si, juste avant de sauter en parachute, vous vous demandiez : "mais pourquoi donc je saute en parachute ?" ça ne facilte pas les choses. Je crois qu'on écrit parce qu'on ne sait rien faire d'autre."

Samuel Beckett :


                       "Bon qu'à ça ."

Endo Shusaku :

"Les artistes japonais pensent traditionnellement au fond d'eux-mêmes que la création artistique est de toucher  la vie de l'Univers et de l'introduire dans leur œuvre."

Abe Kobo :

"Au niveau logique, la question est un nœud de Mœbius qui contient en elle-même la réponse. Pour l'écrivain, la création n'est pas seulement le résultat d'un choix, elle est une forme de la vie. L'interrogation "pourquoi" est une partie constitutive de la vie et, de même qu'on ne peut concevoir une solution à la raison de vivre, il ne se trouve pas plus de raison à l'acte d'écrire.

jeudi 3 avril 2014

LIRE UN TABLEAU

« Les livres sont ennuyeux à lire. Pas de libre circulation. On est invité à suivre. Le chemin est tracé, unique. Tout différent le tableau : immédiat, total. À gauche aussi, à droite, en profondeur, à volonté.
Pas de trajet, mille trajets, et les pauses ne sont pas indiquées. Dès qu'on le désire, le tableau à nouveau, entier. Dans un instant tout est là.
Tout, mais rien n'est connu encore. C'est ici qu'il faut vraiment commencer à lire. »

Lecture par Henri Michaux de 8 lithographies de Zao Wou Ki / 1950


mardi 1 avril 2014

"La promenade sous les arbres." Leçon d'écriture par Philippe Jaccottet.


         "Je ne veux pas dire que le poème soit donné ; ou même simplement facile; je ne veux pas dire non plus qu'il puisse naître n'importe quand; mais simplement que le travail poétique semble lui aussi exiger ce singulier équilibre entre la volonté et l'instinct, l'effort et l'abandon, la peine et le plaisir [...]C'est tout à la fois un exercice et une récompense. Un exercice, car il exige, à chaque fois, que l'on se retrouve en cet état de transparence; et le travail que l'on opère sur les mots, tour à tour les laissant faire, puis les reprenant , les modifiant, de sorte qu'à la fin, leur légèreté et leur limpidité soient aussi totales que possible, ce travail n'est pas seulement cérébral : il agit sur l'âme en quelque sorte, il l'aide à s'alléger et à se purifier davantage encore, de sorte que la vie et la poésie, tour à tour, s'efforcent en nous vers une amélioration de nous-mêmes, et une clarté toujours plus grande.
           
         Il faut évidemment se dépouiller de sa mauvaiseté, on n'en sort pas autrement. Il faut cesser de vouloir étonner à tout prix, ou accomplir de basses vengeances, ou plaire, ou vouloir servir des causes. Alors il semble bien que tout s'éclaire de nouveau, et on ne sait pas au juste comment. Quelque chose de merveilleux et de proche nous presse enfin de toutes parts, une promesse, presque une assurance, certes bien inattendues, nos misères ont maintenant des ailes, elles volent, nos paroles volent dans la lumière transparente, comme les hirondelles rapides aux soirs d'été, et au-dessous la vie de l'homme continue avec les changements du jour.[...] Il faut vivre la vie de tous les hommes, avec les yeux bien ouverts, regarder intensément le monde, adorer le monde dans sa figure mortelle, mais sans oublier que ce regard, cette adoration, cette patience dans un travail à la fois plaisant et difficile, tendent à l'exaltation toujours plus triomphante de la lumière; et que cette lumière est peut-être, à sa fine pointe, l'instrument du passage dans ce qui ne peut plus être ni lumière ni obscurité.
               
 [...]Il vaut mieux ne pas trop s'appesantir; les vérités poétiques (sont) faites pour le regard prompt et bientôt détourné d'un oiseau sans poids.
                

           La poésie est donc ce chant que l'on ne saisit pas, cet espace où l'on ne peut demeurer, cette clef qu'il faut toujours reperdre. Cessant d'être insaisissable, cessant d'être douteuse, cessant d'être ailleurs ( faut-il dire: cessant de n'être pas ?) , elle s'abîme, elle n'est plus.

                  Je ne respire qu'oublieux de moi.
                  C'est le triste souci de ma peau qui m'empêche d'être un vrai poète. 

Philippe Jaccottet
"La promenade sous les arbres" p.130 et suiv.


"L'attachement à soi augmente l'opacité de la vie.
Un moment de vrai oubli, et tous les écrans, les uns derrière les autres deviennent transparents, de sorte qu'on voit la clarté jusqu'au fond, aussi loin que la vue porte ; et du même coup plus rien ne pèse . Ainsi l'âme est vraiment changée en oiseau."

Semaison . / Mai 1954 / p. 335

lundi 31 mars 2014

LA PEINTURE EST POESIE . Le Cahier de Georges Braque.


Quelques lumineuses pensées de Georges Braque:

1/"Il n'est en art qu'une chose qui vaille : celle qu'on ne peut expliquer."

2/ "J'ai le souci de me mettre à l'unisson de la nature, bien plus que de la copier."

3/" Écrire n'est pas décrire. Peindre n'est pas dépeindre. La vraisemblance n'est que trompe-l'œil."

4/" Les moyens limités engendrent les formes nouvelles, invitent à la création, font le style."

    (écrire court permet d'en dire long!  ça me fait penser au Haïku)

5/" Le vase donne une forme au vide et la musique au silence."

6/" Il faut toujours avoir deux idées : l'une pour détruire l'autre."

7/" Ce n'est pas assez de faire voir ce qu'on peint. Il faut encore le faire toucher."

8/" Oublions les choses. Ne considérons que les rapports."