On peut pas se voir en peinture
Je me suis vu dans ce tableau
autoportrait de Pissarro
Certains me reconnaîtront
dans cette gravure
du même Pissarro.
Au lieu d'écrire avec le doigt sur la buée d'une vitre, j'ai choisi de laisser sur ce blog quelques TRACES, des mots, des images, des racines traçantes qui sortiront sur d'autres terres, les vôtres peut-être. Il y a des TRACES sans hommes il n'y a pas d'homme sans TRACES, même si nous sommes Définitivement provisoires et provisoirement définitifs.CARTE/ECART/TRACE. N.B.Les textes et photos dont je suis l'auteur ne sont pas libres de droits
On peut pas se voir en peinture
Je me suis vu dans ce tableau
autoportrait de Pissarro
Certains me reconnaîtront
dans cette gravure
du même Pissarro.
Dessin de Topor .
MISSIONS IMPOSSIBLES
1/ L'homme qui s'était coupé les ongles et voulait recoller les morceaux.
2/ L'homme qui avait perdu son ombre et ne savait plus où il avait mis le soleil .
3/ L'homme qui avait perdu la mémoire mais voulait vivre dans ses souvenirs.
4/ L'homme, saoul perdu, porté disparu, qui a pris part à une battue lancée pour le retrouver .
(histoire véridique , rapportée par Ouest France du 3/10/21 ; ça s'est passé en Turquie .)
5/ L'homme qui voulait cueillir une à une les perles de rosée ou les puces de son chat.
Liminal / Pierre Huyghe
Belle découverte de ce début d'année 2023, celle d'une écriture et d'un écrivain luxembourgeois né en 1941qui est l'auteur depuis 2006 d'une série de 24 proseries réunies sous le titre "Le murmure du monde". Je suis en train d'en lire la dixième, intitulée "DANUBIENNEMENT" / éditions "L'arbre à paroles".
« 86.
Menus faits & gestes que je note consciencieusement jour après jour dans un cahier spécial, je me dis que c’est inutile que je les note, ça n’a aucun sens que je les note, ça ne mène à rien que je les note, c’est des événements dans la vie si menus si minuscules si dérisoires que c’est pas des événements et ainsi les journées passent, jour après jour, sans que rien n’arrive, rien de mémorable, littéralement rien de notable, et pourtant, me dis-je, les Des Forêts et les Tu Fu ont fait ça aussi, va savoir ce qui les a pris de faire ça, puis je me dis que moi, chez eux, j’apprécie qu’ils aient fait ça, noter le pas notable, il n’y a rien de notable quand il fait ciel bleu, et ils notent qu’il fait ciel bleu, qu’il fait ciel gris, noter qu’à midi la sirène a retenti, qu’un tracteur est passé avec une remorque où s’entassent des récipients pour les grappes vendangées, et Tu Fu fait une allusion à la réalité de son trépas, et aussi laisser le membre s’ériger, et savourer ça, et le manuéliser jusqu’à la jouissance, comme s’il y avait là un rapport avec la réalité du trépas, et ainsi jour après jour noter les notes du jour sans que cela ne mène à rien, c’est juste des menus moments de résistance, élémentaire & légitime plaisir d’exister. »
Lambert Schlechter
Une mite sous la semelle du Titien – le Murmure du monde 7
Tinbad, 2018
Le soliloque n'est pas une maladie, mais une façon d'écrire , de se parler en s'adressant à la page blanche . La remplir peu à peu du flot ininterrompu de notes, de réflexions, d'observations du quotidien, de pensées qui coulent comme le Danube dans ce DANUBIENNEMENT. Ce courant continu, Lambert Schlechter le nomme "proseries", joli mot-valise à la fois prose et poésie, mais aussi causeries sur la vie qui passe mais dont il sait capter à la fois les ennuis liés à l'âge, sans pathos mais aussi avec humour . Lucidité empreinte de philosophie taoïste devant la permanente impermanence, le DEFINITIVEMENT PROVISOIRE .Tout texte, l'étymologie latine le dit bien, est un tissu : chaque proserie de Lambert Schlechter est constituée d'une seule phrase-paragraphe de plusieurs pages, qu'on peut lire sans s'essouffler . Chaque texte est cousu d'un fil blanc qui reste apparent, un "entretressement"qui permet de passer d'ici à l'ailleurs, du jadis au naguère, du trivial au philosophique . C'est un flux de conscience qui s'attache à retranscrire le "murmure du monde" comme il va , sens dessous dessus, une pensée qui se cherche et s'essaye, à la manière de Montaigne . Son écriture est sismographique : évoquer avec pudeur les séismes personnels que sont la disparition de son épouse à l'âge de 38 ans et la perte de sa bibliothèque dans l'incendie de sa maison, s'évader dans des considérations amusantes sur des pratiques sexuelles trouvées dans les estampes japonaises d'Utamaro ... faire entendre "le bruit de la neige fondue tomber sur les bambous d'un jardin...bruit qui ressemble à celui des vers à soie dévorant des feuilles, ou à celui, quand la marée descend, des crabes marchant sur le sable le matin..." et la phrase se poursuit ainsi comme cette marche des crabes , latéralement . Et votre lecture avance , elle aussi à la manière de ces crabes , en suivant la laisse des mots .
Oublier
s’oublier
oublier tout
ne plus penser
oublieux de toi-même
pour te trouver sans l’avoir cherché
disponible devant l’inutile tâche indispensable
chercher des galets trouver tes gestes
te revoir enfant sur une plage
avec un château à bâtir
un royaume à construire
ne plus sentir le poids du galet
plus de gravité, tu vas atteindre ton centre de légèreté
tu vas devenir ce petit caillou qui doit supporter ce gros galet
tu ne dois pas sentir sur toi le poids du monde
et les pierres immuables et muettes
se mettent à bouger et à te parler
de magma et de laves
elles t’apprennent la patience venue des profondeurs
tu dois apprivoiser les pierres
les caresser
les élever sur ton autel
la petite soutiendra la grande
le Vide deviendra le Plein
« la forme n’est que Vide
le Vide n’est que forme »
entre les pierres tu essaieras de loger le soleil
et d’abriter tes rêves
idéogrammes de pierres
calligraphie sur papier-ciel
tu as atteint l’équilibre du monde
tu n’attends plus que le coucher du soleil
demain peut-être une vague viendra
qui tout emportera
le galet gardera le souvenir de l’eau
gardera-t-il la trace de ta main ?
Jacques Poullaouec
"Haïkus de l'équilibre" Éditions Géorama Févier 2023
Le visible du signe
le signe
le visible du signe
la face cachée du visible
une fois la nappe retournée
il reste une ligne
et un espace
a mindscape
dans la réalité
de l’atelier
des lignes
d’un tableau à l’autre
tes rhizomes .
Jacques Poullaouec
VIE COITE
Le silence s’est installé là
dans un coin du tableau
il bouge encore
c’est la vie coite
et ce triangle, là
le coin dans ta mémoire
chapeau de papier
plié
il faudrait convaincre
le bleu de venir
là se poser
se reposer
le pinceau tourne
sur lui-même
pigmentation
des jours tranquilles
Jacques Poullaouec
Entrez dans « quelque-chose-bleu »
Regarder un tableau d'Alain Hissette, c'est entrer dans le bleu, dans l'espace d'un bleu qui n'est pas celui du ciel, mais plutôt celui d'une fleur bleue, d'un revenez-y, d'un Forget-me-not, d'un myosotis. Comment pénétrer dans ces toiles, sans architecture fixe ou connue ? Sinon par une tête d'épingle, un point infime.
Il faudrait avoir la liberté du spermatozoïde qui pénètre dans l'ovule...flagelle...battements...premiers battements d'ailes...premières pulsations du cœur. Cette amande noire dans le bleu, blessure noire ouverte. Comment dire ? Les mots se cognent au bord du tableau et reviennent sans cesse à ce centre de gravité. Rentrer dans un territoire déjà connu, inconnu d'avoir été trop connu, dans les espaces d'une vie autre. Cheminer sur les traces de Miro, dépasser le mur de Nicolas de Stael, aller vers « cette faucille d'or dans le champ des étoiles » ( Victor Hugo).
Il faut bien avoir recours à quelque chose pour entrer dans l'inimaginable, pour trouver le point de rencontre entre cette main qui a peint et cet œil, notre œil, qui regarde. La main du peintre a une longueur d'avance; l'œil doit-il suivre le même parcours ?
Il y a quelque chose là qui parle, mais à qui? Il y a quelque chose qui parle sans vouloir nous parler. Il faut se désencombrer la vue de toute architecture concertée, pour entrer dans « quelque chose bleu ». Il faudrait attendre la nuit pour relier du noir à du noir, en passant par le bleu. Bleu-nuit, noir de charbon éteint, charbon d'un feu depuis longtemps consumé, d'une étoile qui brille encore, mais déjà morte. Bleu encore, de cette encre bleue ou violette, encre qui demande un jaune ou qui le crée ou qui l'écrit. La lumière se brise quelque part sur le rebord de ce plan. Est-ce une table ?Il n'est pire labyrinthe que que celui qui a perdu ses murs et ses allées, ses angles...aucun repère solide auquel accrocher son fil d'Ariane . Nous sommes dans un espace autre où il faut accepter de se perdre pour ...se retrouver. Pénétrez dans la grotte, la caverne maternelle où le bleu le dispute au bleu.
Pour regarder la toile d'Alain Hissette, il faut retrouver le tremblement de vos premiers pas, quand les certitudes n'existaient pas encore...il faut trouver le tremblement de vos derniers pas quand les certitudes n'existeront plus. Lâchez prise.
Jacques Poullaouec.
Fixer le temps sur la toile
Ta peinture, Alain, est pour moi, une radiographie et surtout pas une photographie . Il s'agit pour toi de voir au dedans au lieu de rester à la surface des choses . Entre toi et le « motif » que tu peins, une absence volontaire de motivation , un lâcher-prise . C'est le Temps qui peint pour toi, c'est le Temps que tu cherches à peindre . Pas le temps des horloges mais le temps des vibrations qui s'agitent entre toi et le monde . Tu veux réunir les pointillés qui te relient au monde, à cette coupe, à ce citron, à cette nappe... peu importe...devant ton chevalet...sur cette table . Regarder pour bien garder, pour voir et donner à voir au regardeur, à cet autre, ce qu'on avait déjà vu et oublié. Je pense que, pour toi, peindre c'est avant tout laisser le temps effacer ce que tu as regardé pour mieux le garder .
VOIR... NE PLUS VOIR ...REVOIR .
Peindre une nature qu'on qualifie trop souvent de morte , alors qu'elle est une vie silencieuse. Peindre cette nature vivante, cette vie coite, tranquille...comme un paysage qu'on a déjà vu il y a très longtemps et qu'on a oublié et qui remonte et qui revient se poser là sur ta toile , se reposer après un voyage intérieur , qui s'est fait en toi, à l'insu de toi .
Vibrations et tremblements ; ta peinture est chamanique.
Jacques Poullaouec .
Voici un clip qui prend aux tripes . Frédéric Lair est un ami et ancien collègue, professeur de philosophie .
Nouveau livre à paraître à la mi-février 2023 en librairie , mais déjà disponible chez l'éditeur Géorama .
Équilibre entre les images et les textes qui ne se veulent pas simples légendes pléonastiques .
Équilibre entre les pierres : respecter les lois de la gravité et la recherche esthétique de la légèreté.C'est le vide et l'espace entre les pierres qui maintient cet équilibre . Arnaud Arcizet est un architecte du vide.
Équilibre entre les mots du haïku qui doivent tenir la gageure rhétorique de se servir d'un lexique récurrent sans se répéter .
Arnaud et moi-même avons essayé de tenir ces équilibres dont la qualité dépend de leur fragilité .
Préface .
" Équilibrer le monde ".
« Le grave est la racine du léger ;
maître du mouvement, le calme . »
LAO ZI .Tao Tê King
Comment équilibrer le monde ? Le monde d’en haut et le monde d’en bas ? celui du ciel et celui de la terre ? celui des pierres et celui des mots ? Pierres dressées, à quelle adresse destinées?Autant de questions auxquelles essaient de répondre Arnaud Arcizet, land-artiste et photographe et Jacques Poullaouec , auteur de haïkus , dans ce livre de dialogue entre image et poésie .
Il faut être deux pour parler de l’entre-deux .L’un pose ses pierres ; l’autre pèse ses mots . Le land-artiste, avec grand soin et beaucoup de méticulosité, lentement , pose une pierre sur une autre pierre . Il doit décider jusqu’où ne pas aller trop haut et s’arrêter quand il estime avoir atteint l’équilibre et l’harmonie : élever une pierre, c’est s’élever , atteindre le ciel . Pierres dressées , à quelle adresse destinées ? Il faut raccommoder le monde . Pour garder une trace de cette œuvre éphémère, définitivement provisoire et provisoirement définitive, il prendra quelques photographies. L’auteur de haïkus, lui, est dans le cheminement inverse : au lieu de rajouter il retranche . Il travaille à l’économie de mots pour faire entrer tout un univers dans le microcosme du haïku . En trois lignes, il doit dire le maximum dans l’ « imminimisable minime minimum » du plus petit poème du monde.
Qui a dit que les pierres étaient muettes ? Elles ont leur langage, elles parlent à la main qui les fait parler entre elles . Le land-art et le haïku veulent traduire cette langue particulière . Arnaud et Jacques ont ceci en commun d’être des contempl-actifs . Que se passe-t-il dans la tête du poseur de pierres ? Que se passe-t-il dans la tête du poseur de mots ? Une faculté de concentration et d’oubli : oublier et s’oublier pour se trouver .Il ne faut pas être pressé, il faut prendre son temps, sinon c’est le Temps qui vous prend. Poser c’est aussi peser : le poids des pierres et le poids des mots
Vous me direz sans doute que tout ceci est inutile , je vous répondrai que c’est bien pour cela que c’est indispensable .
Jacques Poullaouec
Il faut s'attacher à démontrer l'utile "inutilité " de la littérature et des arts qui ne doivent pas être soumis au principe de rentabilité . Ionesco, dans un texte prémonitoire écrivait ceci :
"Dans toutes les grandes villes du monde, c'est pareil ; l'homme moderne ,universel, c'est l'homme pressé; il n'a pas le temps, il est prisonnier de la nécessité. Il ne comprend pas qu'une chose puisse ne pas être utile; il ne comprend pas non plus que , dans le fond, c'est l'utile qui peut être un poids inutile, accablant . Si l'on ne comprend pas l'utilité de l'inutile, l'inutilité de l'utile, on ne comprend pas l'art ; et un pays où on ne comprend pas l'art est un pays d'esclaves et de robots, un pays de gens malheureux, de gens qui ne rient pas, un pays sans esprit ; où il n'y a pas d'humour, où il n'y a pas le rire, où il y a la colère et la haine."
1
Sur l’arête vive du temps
il voulait tenir en équilibre
le vide et le plein
2
tout peut basculer
le ciel dans la mer
le passé dans le présent
3
le soleil en équilibre sur la pierre
ça va bientôt basculer
et allumer quelques étoiles
4
Soleil et lune
en équilibre
Sisyphe heureux sur son rocher
5
il suffirait de peu
pour briser le fragile équilibre
le poids d’une plume ?
.......and so on
A la nature et à son fragile équilibre
Le rock balancing (ou stone balancing) est une pratique de méditation par les pierres. C’est également un art qui consiste à superposer naturellement des pierres en jouant avec la gravité, le contrepoids, et les points de pression, l’idée étant de trouver avec patience et minutie la façon d’agencer les pierres choisies de manière à créer un édifice (une sculpture) la plus harmonieuse et spectaculaire possible pour que ce dernier tienne comme par miracle. Cet art est très connu et pratiqué au Japon dans les jardins zen et pourrait remonter aux origines de l’humanité.
C’est dans une librairie que je suis tombé par hasard sur le livre de Travis Ruskus, Cairns, qui m’a fait l’effet d’une révélation. J’étais dans une période de recherche créative liée à l’environnement. Habitant la côte nord du Finistère, il me fut facile d’essayer de dresser à mon tour quelques pierres, beaucoup plus difficile de parvenir à un résultat satisfaisant. Il m’a fallu des mois pour tenter de maîtriser cette pratique à commencer par la recherche et la lecture des pierres elles-mêmes, le toucher, la perception de la matière et leur association possible entre elles… Moi qui suis d’une nature plutôt dispersée, j’ai dû me plier aux exigences de la patience, de la concentration et de l’idée fixe de parvenir à un résultat même si pour les équilibres les plus complexes, j’ai mis parfois plusieurs semaines avant d’arriver à ce qui me semblait perfection et harmonie avec le paysage et moi-même.
Je tenais bien sûr à respecter les règles de cette pratique à savoir de toujours laisser le lieu d’édification aussi vierge qu’au départ, ce qui veut dire qu’une fois bâtie, ma sculpture est photographiée puis démantelée pour que chaque pierre retrouve son emplacement d’origine. Je fais toujours en sorte de ne jamais prendre de pierre abritant ou hébergeant la moindre trace de vie animale.
Toutes ces sculptures que vous allez découvrir n’existent donc plus, elles sont juste figées sur la pellicule et sur ces pages, et n’ont existé que le temps d’un regard, d’une méditation ou d’une bourrasque ; un art de l’éphémère et de détachement aux choses de ce monde en quelque sorte qui me convient parfaitement et qui se prêtait magistralement à l’exercice du haïku (encore le Japon) et au travail de Jacques Poullaouec que je remercie grandement pour la finesse de ses textes.
Arnaud Arcizet
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