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vendredi 15 avril 2011

PIERRE DE TOUCHE / TOUCHE DE PIERRE ... CONVERSET

Voici l'article que je  consacre à l'ami 

PIERRE CONVERSET. 

        Pierre est un artiste professionnel qui vit à Séné. Vous trouverez à droite de cette page le lien qui mène à son site et à son blog. Je parlerai une autre fois de ses aquarelles du golfe du Morbihan et de ses photographies. Par ailleurs, c'est avec Pierre Converset que j'ai travaillé sur un recueil de Haïku, intitulé "Haïku des pierres, Carnac".C'est Pierre qui est l'auteur des photographies superbes qui dialoguent avec mes textes, traduits en Breton, Anglais et Allemand.

    

"Raboteur de peaux de peinture
cireur de tableaux
technicien de surfaces
révélateur d'écritures sympathiques"

Voilà l'autoportrait, "trait- por- trait", que Pierre, avec beaucoup d'humour, voire d'autodérision, en tout cas refusant tout narcissisme,  brosse de lui et de son oeuvre.
Bien sûr , ce message est un peu codé mais tout y est.
Il ne radote pas, non! il rabote, comme" les raboteurs de plancher" du peintre Caillebote.Comme eux, il est accroupi à terre, il rabote ses planches , il cherche la lumière, c'est un travailleur de l'ombre. Il rabote donc avec couteaux, raclettes, cautères ( et oui c'est le nom donné à un outil utilisé dans la peinture à l'encaustique. Y aurait-il des blessures à cautériser ?) , il racle, scarifie son support de bois ou de toile marouflée.

Il cire ses tableaux, il nourrit la lumière, de la paume de la main. L'oeil du spectateur doit tourner autour du tableau et trouver le bon angle, la bonne lumière.

Technicien, il l'est mais il sait faire oublier sa technique , pour révéler sa touche, qui est sa signature personnelle, son écriture.

Je me permets de citer ce qu'il dit lui-même de sa touche, "des traces qui le font rêver":

"Voilà, je poursuis mon travail sur la touche. La touche, c'est
l'écriture du peintre, ce qu'il y a de plus profond dans une peinture
et qui se retrouve pourtant aux premières loges, à la surface du
tableau. La touche est la seule chose sur laquelle nous n'avons pas
prise, elle est là dans chacun de nos gestes de peintre et toute
tentative de la changer est vaine, elle est ce que nous avons de plus
intime et se retrouve là, dans chacun de nos tableaux.

J'ai donc longtemps cherché une « touche » rêvée qui aurait pu
ressembler à celles de quelques peintres admirés ( par exemple, la
touche puissante de Richard Heintz qui a marqué mon enfance) mais
c'était, bien sûr, vain et idiot. J'ai ensuite cherché à supprimer
cette touche trop bavarde, rabotant, gommant cette fine ou moins fine
pellicule de matière renfermant tant de moi-même, et c'est maintenant
avec ce matériau récupéré, sauvé, que je travaille.


Tableau de Richard Heintz, qui a touché Pierre .Dans son enfance, il l'avait sous les yeux chaque fois qu'il allait manger chez une dame de sa famille

La touche, ma touche, est devenue le matériel de base de mon travail.

Évidemment, de nos jours, la peinture étant passée de mode, les
peintres, rasant les murs, n'osent plus parler de cet élément
primordial de la peinture, puisque malgré tout, peinture il-y-a encore.
La peinture est donc sur la touche, et inversement.

Avec cette touche inerte, morte, mais porteuse de la mémoire des
travaux anciens, je compose de nouveaux tableaux, j'écris autre
chose... en y mettant.... ma touche bien sûr, que je rabote de
nouveau, récoltant ainsi de quoi poursuivre... renaissance !

La cire d'abeille, composant essentiel de la peinture à l'encaustique
que je pratique, est idéale pour fixer la touche mais aussi pour la
décoller ou la re-coller, la chaleur permettant de faire tenir le
passé et le neuf ensemble. La cire fut longtemps le moyen le plus
pratique pour garder la mémoire ( des formes, des traces, des sons.... )

« Seules les traces font rêver » ( René Char ) "


Pierre Converset


Je peux voir Pierre en peinture, car on peut voir un bon peintre dans sa peinture. On peut reconnaître Pierre Converset à sa touche. La pierre de touche ou touchau  permettait autrefois de tester les alliages et métaux précieux en orfèvrerie. Frotter un métal sur une petite tablette de pierre foncée, sur sa surface granuleuse pour laisser ainsi une trace qui réagissait ou non à l'acide nitrique qu'on y versait.Le touchau de Pierre lui permet de trouver l'or de la lumière.

Rentrer dans l'atelier de Pierre, c'est pénétrer dans un laboratoire ou une cuisine ou une cour de récréation, de re-création.C'est d'abord une cuisine laboratoire: des casseroles sur des réchauds électriques laissent échapper des fumets, des effluves de cire qui fond. Dans les casseroles, il y a de la cire d'abeille, dans la cire il y a des pigments. Quand cette cire atteint la température et la consistance recherchée, il s'agit pour l'artiste de l'appliquer à la raclette, au couteau, au cautère...
   
  
      Quand cette cire, ces couches de différentes couleurs de cire,  se sont refroidies, vient le temps  du grattage, des frottis, des scarifications, du rabotage. Cicéron évoquait "les tablettes de cire de la mémoire",on peut parler de "la mémoire des tablettes de cire". Le support choisi par Pierre garde aussi en mémoire les différentes couches, touches, alluvions, sédimentations...Il s'agit alors de le faire parler, à la manière d'un palimpseste. Ce terme aujourd'hui galvaudé dans certains discours pédants et précieux sur l'art contemporain, trouve ici sa pleine justification. Palin (de nouveau) et Psao (racler) ont donné ce mot qui désignait un parchemin constamment gratté. La peau des parchemins était rare et chère, un même parchemin servait plusieurs fois pour différentes écritures et au bout d'un certain temps on n'arrivait plus à effacer complètement les écritures antérieures.Au lieu de les cacher, Pierre les fait réapparaître, les révèle, comme un photographe.Le travail de grattage est un véritable processus dilatoire, des écritures successives sans cesse différées, des reports ou des remords ou des repentirs successifs...vont peu à peu constituer la touche, la signature de l'artiste.La trace repose sur toute une série de traces, de cartes mémoires, d'écarts...entre ce que vous vouliez faire et ce que vous pouvez réaliser.C'est la réalité de l'atelier, ces 2 mots sont d'ailleurs des anagrammes.C'est ce que fait Pierre à son insu ; c'est de l'ordre de l'inconscient . 

     
    Pas de figuration donc dans la peinture abstraite de Pierre, même si parfois on croit y voir des"figures absentes".Pas de mimésis, mais une véritable mnémésis, un travail de mémoire...une divination...un apprentissage des signes. Car il y a un langage de la cire. Certains tableaux sont d'ailleurs organisés comme des pages d'écritures, des partitions de l'espace et des partitions musicales. Pierre travaille souvent en musique: du Bach, avec une peinture bien tempérée, un art de la fugue et de l'évitement, de l'évidement. Les microgrammes de Robert Walser, les logogrammes de Christian Dotremont, mais aussi le boustrophédon, cette manière d'écrire qui ressemble au parcours suivi par la charrue dans un champ...on peut convoquer la grande famille des signes pour évoquer le travail d'écriture et de touche de Pierre Converset


       Tout cela se passe donc en musique et en couleur qu'il va chercher dans des raclures de cire pigmentées dans de beaux jaunes Vermeer, des bleus profonds venus de la nuit ou des abysses, des bleus légers aériens, des blancs ivoire ou des rouges cramoisis.Ces raclures sont façonnées en billes de toutes les couleurs et l'enfant qu'est Pierre va puiser dans des boîtes posées sur le sol et disposées comme les cases d'une marelle pour quitter la terre et monter jusqu'au ciel. Ces billes à nouveau chauffées et réchauffées avec un sèche-cheveux vont constituer de nouvelles touches.


Clignez des yeux et vous verrez apparaître la touche de Pierre, qui sait aussi s'amuser. Pierre s'amuse ! Touche, pas touche. Touche pas, touche.




 Vous comprendrez donc que le plus difficile, comme souvent en peinture, mais encore plus avec cette technique, est de savoir quand s'arrêter. De même pour moi, dans ce billet . Le trop est souvent l'ennemi du bien.; la peinture de Pierre, sa touche..tiennent à la fois du graffiti, de l'ardoise magique ,, de la pâte à modeler de notre enfance, des chewing-gums collés sous le pupitre. Pierre est sur la touche, mais il n'est pas hors-jeu.    


LABYRINTHE et Cosa mentale . Quelques unes de mes gravures.

    5 gravures (50 x 50 encadrées) réalisées  avec des couleurs différentes, selon la technique "encre au sucre" et eau forte, sur une plaque de zinc découpée .

     Je suis parti d'une représentation libre et mentale des parkou et mejou de l'île d' Ouessant en vue aérienne 

Parkou et mejou sont les noms bretons des parcelles en lanières, closes de murets de pierres sèches,à l'abri desquels on s'abritait des vents pour un peu de culture et d'élevage des moutons

Ouessant n'est pas l'île de Crète. Ici pas de Dédale , pas de Minotaure, pas de fil d'Ariane ! le seul fil ici est celui de mes songes ,l'ombilic de mes rêves .






      Ce sont , en quelque sorte, des traces "derridiennes", des signes matériels d'un passé présent et d'un futur passé.

jeudi 31 mars 2011

QUELQUE CHOSE BLEU dans l'atelier 17. Alain HISSETTE







Entrer dans quelque chose bleu
Regarder un tableau d'Alain Hissette, c'est entrer dans le bleu, dans l'espace d'un bleu qui n'est pas celui du ciel, mais plutôt celui d'une fleur, d'un revenez-y, d'un forget me not, d'une myosotis. Comment pénétrer dans ces toiles, sans architecture fixe ou connue ? Sinon par une tête d'épingle, un point infime.
Il faudrait avoir la liberté du spermatozoïde qui pénètre dans l'ovule...flagelle...flagellation...battements...premiers battements d'ailes...premières pulsations du coeur. Cette amande noire dans le bleu, blessure noire ouverte. Comment dire ? Les mots se cognent au bord du tableau et reviennent sans cesse à ce centre de gravité. Rentrer dans un territoire déjà connu, inconnu d'avoir été trop connu, dans les espaces d'une autre vie. Cheminer sur les traces de Miro, dépasser le mur de Nicolas de Stael, aller vers « cette faucille d'or dans le champ des étoiles »( Victor Hugo).
Il faut bien avoir recours à quelque chose pour entrer dans l'inimaginable, pour trouver le point de rencontre entre cette main qui a peint et cet oeil, notre oeil, qui regarde. La main du peintre a une longueur d'avance; l'oeil doit-il suivre le même parcours ?
Il y a quelque chose là qui parle, mais à qui? Il y a quelque chose qui parle sans vouloir me parler. Il faut se désencombrer la vue de toute architecture concertée, pour entrer dans quelque chose bleu. Il faudrait attendre la nuit pour relier du noir à du noir, en passant par le bleu. Bleu-nuit, noir de charbon éteint, charbon d'un feu depuis longtemps consumé, d'une étoile qui brille encore, mais déjà morte. Bleu encore, de cette encre bleue ou violette, encre qui demande un jaune ou qui le crée ou qui l'écrit. La lumière se brise quelque part sur le rebord de ce plan. Est-ce une table ?Il n'est pire labyrinthe que que celui qui a perdu ses murs et ses allées, ses angles...aucun repère solide auquel accrocher son fil d'Ariane . Nous sommes dans un espace autre où il faut accepter de se perdre pour ...se retrouver. Pénétrez dans la grotte, la caverne maternelle où le bleu le dispute au bleu.
Pour regarder la toile d'Alain Hissette, il faut retrouver le tremblement de ses premiers pas, quand les certitudes n'existaient pas encore...il faut trouver le tremblement de ses derniers pas quand les certitudes n'existeront plus. Lâchez prise.

Jacques Poullaouec. 29 mars 2011.

Alain HISSETTE est un artiste vannetais. Ancien professeur d'arts plastiques en lycée et au Manoir de Trussac/ Ateliers municipaux de Vannes.

dimanche 27 mars 2011

TRACE et AURA




"La trace est l'apparition d'une proximité , quelque lointain que puisse être ce qui l'a laissée. L'aura est l'apparition d'un lointain, quelque proche que puisse être ce qui l'évoque" Valerio Adami / Rittrato di Walter Benjamin (1973)

"Seules les traces font rêver. Un poète doit laisser des traces de son passage, non des preuves." René CHAR

Décrire ce qui apparaît et disparaît. Saisir l'insaisissable . Il y a des épiphanies , il faut les saisir, réunir les signes visibles et invisibles.

jeudi 10 mars 2011

S'effacer ou perdre la face.

Message de bienvenue

Bienvenue à tous sur mon blog.
J'aimerais partager avec vous mes coups de coeur, lectures, découvertes, passions ...essentiellement dans le domaine des arts et de la littérature en général et de la poésie et de la gravure en particulier.

J'avais oublié
mon image dans le miroir
le temps l'a effacée.

LISEZ JOSSE

Mon Coup de coeur: " CLOUES AU PORT" de Jacques Josse


La ligne de flottaison des mots et des morts.

« Cloués au port »

     Sur la couverture du livre, il y a cette bouteille verte, sans clou pour la suspendre, mais la ligne de flottaison reste celle de l'horizon, le culot tout en haut. Elle est verte comme la mer, lumineuse comme un phare.
Il y a dans ce port, dans cet estuaire des vivants et des morts, la rive droite et la rive gauche; « du côté de chez le capitaine » et « du côté de chez Jimmy le grutier ». Il y a vivre, naître et mourir au pays qui leur ressemble. Et au milieu, le lieu de retrouvailles et de relevailles. Après l'accouchement de la douleur les morts se relèvent et se réveillent grâce au capitaine qui maintient le monde à la verticale. Retrouvailles des vivants et des morts dans un café qui n'est pas qu'un débit de boissons, mais aussi un débit de paroles et d'histoires. C'est un lieu d'écriture et de parole vivante pour Jacques Josse: les récits se mêlent et font revivre les morts du cimetière d'en face, les vivants d'hier et les morts de demain.Relevailles des morts qui se réveillent sous la plume du « laveur de mo(r)ts » qu'est Jacques Josse. Entretenir « les vies minuscules », en lavant les tombes et les mots, au milieu d'un véritable jardin japonais, maintenir les stèles bien droites grâce à la ligne de flottaison des mots, style bien tenu, ni trop tendu, ni trop relâché...voilà la réussite de ce tombeau. Les morts en dessous soutiennent les vivants, cloués au port, à leur port d'attache, comme leurs rêves.
Le monde flotte entre ciel et mer, accroché à la grue de Jimmy, le monde flotte aussi pour le capitaine, « capitaine Achab » dans « la houle roulant les images des cieux », dans les tempêtes à la Turner et le brouhaha des voix du café et le clapotis du whisky. Pour Jimmy, le bec du héron sur son verre de bière Pelforth ressemble à la flèche de sa grue, clouée au port. Café des phares, cafard des fées, de Fréhel aux Roches Douvres... tout le monde se donne rendez-vous au café de Jacques Josse: Tristan Corbière, Conrad, Melville allument même des terres de feu pour Jimmy le taciturne.